L'univers burlesque de Fiat Lux



« Une outrance préméditée,
une reconstruction (défiguration) de la nature,
une union d’objets réputée impossible tant
dans la nature que dans notre expérience quotidienne,
avec une très grande insistance sur le côté sensible,
matériel de la forme ainsi créée. »
Meyerhold

 

Le burlesque, dès son origine, est protestation, irrévérence, refus.

En France, il s'appuie sur une tradition d'irrespect. Au 17ème siècle, les auteurs burlesques comme Scarron, Larchey, Saint-Amant, Régnier,... perpétuent la puissance de création verbale et l’insolence satirique de Rabelais : ils refusent les bienséances en matière de langage et de sujets. Ils rejettent une certaine pose sociale. Ils cultivent par une étonnante virtuosité verbale, le déséquilibre entre l’objet du discours et le discours lui-même, opérant ainsi des retournements de langage et de sujets profondément démystificateurs, frondeurs . Ils subvertissent les valeurs en cours. Le burlesque se fait même à cette époque, dans des oeuvres anonymes, instrument d’irrévérence politique et religieuse.

Loin d’être un genre mineur, c'est un genre difficile, ambitieux. Saint-Amant, dans la préface de Gibraltar, le revendique comme une écriture complexe : « Il faut savoir mettre le sel, le poivre et l’ail à propos en cette sauce (...). Il n'appartient pas à toutes sortes de plumes de s’en mesler ».

Les romantiques, dans leur rejet insolent et intransigeant des règles antérieures, renoueront dans la jubilation avec les  burlesques du 17ème siècle. Théophile Gautier dans Les Grotesques (1844), entreprend de réhabiliter ces auteurs alors méprisés, qui avaient su, en pratiquant difformités littéraires et déviations poétiques, contester des formes acceptées comme la norme. Le burlesque est donc défini et reconnu comme une mise en tension, une mise en danger, la forme privilégiée pour les romantiques. Le grotesque a gagné ses lettres de noblesse : « Le grotesque est, selon nous, la plus riche source que la nature puisse ouvrir à l’art » (Victor Hugo - Préface de Cromwell).

Mais, c'est le cinéma, au début du 20ème siècle, qui donnera naissance à un genre burlesque à part entière, qu'il s’agisse de Keaton et de Chaplin ou plus tard de Tati. La fonction tension y est confiée au gag, « effet visuel ou verbal soudain et comique » (Dictionnaire du théâtre - Patrice Davis).

« Toute situation, tout récit, dans le film burlesque se développe sous la menace constante de l'irruption du gag » (Modernité du Burlesque - Frédéric Favre).

 

Fiat Lux

C'est au carrefour du burlesque de langage et du burlesque d’image que Didier Guyon crée, loin des modes, une forme paradoxale de burlesque : le burlesque de théâtre muet. Choisissant le théâtre, il choisit l'éphémère. Il le choisit absolument, sans le recours au texte. Voie étroite puisqu'il s’agit de créer un univers fait de détournements, retournements, déformations, autant de gags qui ouvrent la porte au délire, mais supposent pour leur efficacité, une précision d'horlogerie. Sans l'ancrage du texte, ni de la parole. Pari gagné. Etre spectateur de « GARÇON UN KIR ! » (1990), ou de « NOUVELLES FOLIES » (1999), c'est « participer à une fête des esprits et des corps où le rire a quelque chose de profond, d'axiomatique et de primitif qui se rapproche beaucoup plus de la vie innocente et de la joie absolue que le rire causé par la comédie de moeurs ». Le comique burlesque de Didier Guyon s'apparente bien à ce comique absolu que Baudelaire, dans son essai « De l'essence du rire », oppose au comique ordinaire qu'il qualifie comme à regret de significatif.

Est-ce à dire que le théâtre de Didier Guyon abandonne le champ de la satire, chère au burlesque ? Non. Parce que le burlesque, par principe, procède à une véritable traque du réel. Le théâtre de Didier Guyon est en mesure, dans le moindre de ses gags, de saisir avec acuité notre époque : le système redoutable des petits pouvoirs dans « GARÇON UN KIR ! », la confrontation de deux mondes dans « NOUVELLES FOLIES »... Mais ses pièces ne sont pas des pièces à thèse et tant mieux.


Délire et crédibilité

Le récit que le spectateur construit en collectant des informations, par un exercice acrobatique de ses yeux et ses oreilles, est sans cesse sous la menace d’une irruption soudaine du gag. Il peut être propulsé à tout moment dans le délire. Tout l'art de Didier Guyon, auteur burlesque à part entière, consiste malgré et grâce à cette rupture à emporter le spectateur dans son univers. C'est un art difficile. André Gide dit son admiration pour Kafka, lui qui sait entraîner son lecteur dans un monde fantastique qui devient crédible par la précision minutieuse des images. Didier Guyon traque cette capacité à proposer une représentation quasi réaliste du monde burlesque. Parce qu'on se sentira, par la précision des gestes représentés, en situation de familiarité, voire de connivence avec les joueurs de belote du port dans « NOUVELLES FOLIES », on acceptera avec jubilation la métamorphose des feuilles de chou en cartes à jouer... La logique du délire fera le reste, de métamorphose en métamorphose.

 
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